Chapitre XI
Après le choc des révélations de Paul, je me mis en congé pour une durée indéterminée.
Aucune question ne me fut posée.
Je repartais comme j'étais arrivée, sur un coup de tête.
Tout de même, je leur promis de revenir le plus tôt possible...
Je fermai tous les volets.
Je portai toutes les denrées périssables à Mathilde.
Je fermai la porte.
Je partis pour Castellane.
En arrivant, je fonçais directement au grenier.
J'ouvris la malle bleue.
Elle avait effectivement un double fond.
Il y avait une dizaine de cahiers à spirales, comme ceux qu'on avait à l'école, et deux gros dossiers.
Je lus les cahiers.
Il y avait parmi eux, un qui m'était spécialement adressé. Joshua l'avait écrit après mon départ.
Départ qu'il n'avait pas accepté.
Il ne le comprenait pas. "Il avait beau se remémorer, dix ans, dix mois, dix jours, dix heures, il ne trouvait pas le pourquoi.
Aucune des réponses qu'il trouvait à ses questions ne le satisfaisait pleinement.
De plus il s'était retrouvé "largué" comme cela du jour au lendemain.
J'étais partie.
Comme ça, sans pourquoi, comment.
Alors que jusqu'à présent, c'était l'inverse qui était plus à craindre.
Il m'avouait, qu'il avait, il est vrai, plusieurs fois songé à partir, mais il ne l'avait jamais fait.
Je l'aimais tellement.
Un amour exclusif, qui lui faisait peur.
Il ne se sentait assez de forces pour le surmonter.
Il les avait tout de même trouvé.
Trop tard, peut-être.
D'ailleurs il ne se serait jamais cru capable d'aimer tant.
Si passionnément.
Au point que plus rien n'ait d'importance.
Au point de se laisser dépérir...
Il avait eu peur de me briser...
Il ne voulait pas me faire de mal.
Il se doutait bien que c'était trop beau, que ça s'arrêterait un jour.
Mais il ne pensait pas si tôt.
Pas maintenant.
Pas aussi lâchement.
Non, il fallait que ce soit une décision commune. C'était trop important pour être pris à la légère.
On avait encore tant de choses à voir, à faire, à se dire.
Tant de choses de nous-mêmes qu'on ne connaissait pas.
Tant de parcelles inexplorées.
Tant de trésors encore ensevelis...
Que devenait notre quête du saint Graal ?
Avais-je oublié, toutes les promesses que j'avais faites ?
Avais-je oublié ma définition de l'avenir ?
L'avenir c'est toi. C'est nous, mais pas moi.
En fait, il aurait préféré qu'on se dise au revoir, comme sur le quai d'une gare.
Que je lui dise, "voilà Jo, c'est fini".
Il était conscient que pour avancer, "il fallait autre chose, que des paroles, des regards, des gestes, des rêves, des envies."
Il y en avait encore des pages et des pages, c'était impressionnant.
Mais je crois que ce qui m'impressionna le plus, ce fut le portrait-robot qu'il dressait à la fin.
"Vie de merde.
Une seule envie subsiste, la quitter.
S'en débarrasser.
Se débarrasser , de tout, de tous ceux qui sont de trop.
Partir sur les traces d'une chimère, d'une personne qui, ait envie de partager avec toi.
Une personne qui, ait envie de toi. Mais de toi, tel que tu es. Pas un ersatz.
Une personne qui, ait envie de tes envies.
Une personne qui, saurait quand tu as besoin, de quoi tu as besoin. Besoin d'amour, besoin de tendresse.
Une personne qui, comprenne les non-dits.
Une personne qui, accepte les non-dit.
Une personne qui, comprenne que parfois, l'envie de dire, d'agir est là, mais dans le contexte, ce serait peut-être déplacé.
Une personne qui, rêverait et saurait réaliser ses rêves.
Une personne qui, aurait des envies, et les assumerait jusqu'au bout.
Une personne qui, ne se jouerait pas un film dans le seul but de faire bien.
Une personne qui, n'aurait besoin de... personne en Harley Davidson.
Une personne qui, lorsqu'elle emprunte une bonne route, s'y conforme.
Une personne qui, plutôt qu'un château de cartes, construira des châteaux en Espagne.
Une personne qui, saurait faire la part des choses.
Une personne qui, un devin, un mythe. Une illusion.
Une personne qui, saurait mystifier les autres.
Une personne qui, saurait jeter de la poudre aux yeux des gens qui le méritent... et non à ceux qui ne le méritent pas.
Une personne qui, saurait prendre ses distances... avec un élastique.
Une personne qui, saurait exploiter tout son potentiel... et non celui que lui montre les autres.
Une personne qui, s'ôterait les oeillères du cerveau.
Une personne qui, saurait reconnaître ses erreurs.
Une personne qui, accepterait l'erreur... chez l'autre.
Une personne qui, saurait faire preuve de bon sens.
Une personne qui, saurait faire preuve de "mauvais sens".
Une personne qui, ne ferait pas preuve d'hypocrisie sentimentale.
Une personne qui, accepterait ses sentiments.
Une personne qui, ne chercherait pas à tout prix à masquer ce qu'elle ressent.
Une personne qui, jetterait sa fierté aux orties.
Une personne qui, ne jouerait pas au chat et à la souris avec elle-même.
Une personne qui, ne se noierait pas dans sa vanité au point de ne plus pouvoir remonter.
Une personne qui, n'utiliserait pas le cynisme pour se convaincre.
Une personne qui, lorsqu'elle entend ce qu'elle attend ; le reconnaît et non le nie.
Une personne qui, saurait faire abstraction des "on-dit".
Une personne qui, réclamerait sans réclamer.
Une personne qui, malgré ses défauts n'aurait que des qualités.
Une personne qui, aurait sa volonté et non celle des autres.
Une personne qui, comprendrait que l'Amour et la Haine ne font qu'un.
Une personne qui, te détesterait tout en t'aimant.
Une personne qui, saurait qu'après l'orage vient...
Une personne qui, saurait donner l'indulgence qu'elle attend.
Une personne qui, saurait que le mal n'est pas incurable.
Une personne qui, saurait que le négativisme poussé peut-être positif.
Une personne qui, saurait ce qu'est le Carpe Diem.
Une personne qui, saurait que souvent "silence vaut plus que flots de paroles".
Une personne qui, tournerait sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler.
Une personne qui, tournerait quatorze fois sa plume avant d'écrire.
Une personne qui, s'octroierait le droit de décider elle-même.
Une personne qui, s'octroierait le droit de vivre sa vie.
Une personne qui, s'octroierait le droit à l'insouciance.
Une personne qui, s'octroierait le droit d'être jeune.
Une personne qui, se jetterait à l'eau quitte à se noyer.
Une personne qui, saurait qu'il n'y a pas que des mensonges, mais aussi des omissions.
Une personne qui, serait tolérante.
Une personne qui, serait intolérante.
Une personne qui, serait plus supportable que le supportable, à en devenir insupportable.
Une personne qui, serait un oiseau.
Une personne qui, saurait ce qu'est un soleil.
Une personne qui, saurait dire : "fais un vœu, je l'exaucerai".
Une personne qui, existerait sans exister.
Une personne qui..."
Que ce doit être ennuyeux de vivre, ou même, simplement de connaître une telle personne...
Je crois que je fus plus bouleversée par ce que je venais de lire, que ce que je voulais le croire.
Un peu comme si cet inventaire m'avait marqué au fer rouge.
D'autant plus que c'était la première fois que je lisais dans les écrits de Joshua, quelque chose d'aussi profond, quelque chose d'aussi personnel.
Comme si, il s'était disséqué, là, sur le tapis.
Il s'était mis à nu.
Cela ressemble étrangement à une personne qui serait à bout de ressources, et qui n'a que solutions de confesser ses plus vils péchés.
Il avait du lui falloir une dose inconsidérable de courage.
Un désespoir total...
Quelque part, j'en arrive à me dire, qu'il savait qu'un jour, j'en serais là.
Là, dans ce grenier, à lire tous ses écrits posthumes.
Là, à me remettre en questions.
Là, à avoir des remords, "Ah, si j'avais su..."
Peut-être avait-il déjà imaginé tout le scénario, de l'histoire que je vivais, et pourquoi pas aussi celui de celle que j'ai vécue et de celle que je vivrai.
Il devait savoir, qu'après, je n'aurais qu'un but.
Vivre.
Vivre, comme Josh l'aurait aimé.
Comme il m'avait aimé.
Une vie, rythmée par la non-présence de Jo.
Une vie-tendresse.
Je me rappelle Joshua, comme un être énigmatique, pleins de mystères.
Pas des mystères insolubles.
Non, il ne tenait qu'à moi de trouver la ficelle, pour démêler l'écheveau de son cœur.
Il était un tiroir secret à lui tout seul. Alors que moi, je lui étais si transparente.
Je ne sais si un jour j'ai pu imaginer être l'objet d'un tel amour, un tel culte.
Ce qui est beau, c'est que Joshua, ne s'est pas senti trahi, ni abandonné.
Non, il prenait cela comme un moment à passer.
Seulement, il avait dû trouver que le petit moment s'éternisait et ses forces ont dû s'amenuiser.
Il avait du faire sienne la maxime qui dit "L'Espoir, fait vivre" mais il avait omis sa fin "l'attente fait mourir...".
En tout cas ce fut mon sentiment à la lecture.
Mais aussi j'étais consciente qu'en l'état actuel des choses, je ne pouvais plus rien faire.
Je ne pouvais plus réparer.
Il était trop tard.
Nous avions fait notre, la phrase de St Exupéry : "tu t'assoiras d'abord un peu loin de moi, comme ça dans l'herbe, je te regarderai du coin de l’œil et tu ne diras rien. Le langage est source de malentendus.".
Il est vrai que la plupart du temps nous communiquions à l'aide de silence.
Parfois, les sentiments sont tellement plus majestueux exprimés par le seul ami, sur qui on est sûr de pouvoir toujours compter.
Celui qui ne vous trahira jamais.
Même, soi-même, on est pas sûr de ne pas se trahir un jour.
D'ailleurs, la meilleure preuve n'est-ce pas cette chose que nous avons ancré au plus profond de nous, comme un second soi : l'hypocrisie ?
Il fallait que je vive... surtout pour perpétuer la mémoire de Joshua.
J'avais toujours crû en la vie, ce n'était pas le moment d'abandonner.
Les écrits de Joshua, me faisaient l'effet d'un arbre à branches multiples, grâce auxquelles, enfin je savais. Je m'étais toujours raccrochées aux branches de la Vie. Maintenant je pouvais me raccrocher aux branches de son arbre... l'arbre de Joshua.
Paul avait eu raison. Grâce à ces cahiers, à présent je savais...
je savais pour qui était le second cercueil...
Je savais que Joshua connaissait le lieu de mon internement...
Je savais que j'avais subi des électrochocs...
Je savais qu'il s'auto-détruisait, et que pour cette raison...
Je savais à quel point il haïssait la drogue... pour ce qu'elle m'avait fait et pour le reste.
Je savais à quel point il détestait les faibles...
Je savais quelle piètre opinion il avait de Paul...
Je savais qu'après mon départ, il n'avait trouvé que la bière et la musique de Jim comme refuge...
Je savais que Joshua aimait à écrire dans un langage que j'étais seule à comprendre... n'est-ce pas ça l'apothéose de la complicité ?
Je savais qu'à partir du moment ou je sortis de sa vie, il cessa d'écrire...
Je savais a quel point il m'aimait...
Je savais le mal que j'avais fait...
Je savais que tout ce gâchis, n'était que de ma faute...
Je ne sais pas par quel miracle, mais je me retrouvais dans la "pièce-musée", une sorte de chambre mortuaire, comme si Jim avait vécu dans cette pièce, et qu'à sa mort tout aurait été laissé à la même place.
J'étais allongée à l'endroit même où j'avais trouvé Joshua, le jour de mon retour.
Sur le sol je trouvai un bout de papier, je le lu c'était certainement, le dernier que Joshua avait écrit.
Il y avait une date... le trois... juillet mille neuf cent... soixante... et onze... Nooooooooonnn
Tourrettes sur Loup, mars 1992
Que la mort soit un acte, non un accident.
Lanza del Vasto
Par Martika, Mardi 31 Octobre 2006 à 18:13 GMT+2 dans Joshua's Tree (article, RSS)
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